OldFrog
Monday 24 November 2003 à 18:34
Oui, un soir pluvieux, j'ai vu entrer un grille-pain dans le rade pouilleux où je noyais ma nostalgie de cieux plus cléments.
Il est venu s'asseoir près de moi, écartant nonchalamment les épluchures de pommes de terre qui décoraient ses poignées et ternissaient sa peinture déjà passablement écornée de tâches de rouille.
Au cours de cette nuit-là, il a parlé, parlé longtemps de sa vie avec yap, de ses joies, ses peines, ses colères quand l'"autre" ne lui mettait qu'un vieux croûton sur la grille, quand il oubliait de le brancher et lui flanquait une mandale et partait en claquant la porte, de ses joies, oui, son bonheur du dimanche quand il dorait amoureusement un croissant à la croûte dorée perlant de beurre fondu.
Et puis tous deux ont vieilli, il sentait un reproche dans le regard noyé de sommeil du matin, de moins en moins d'attentions et de caresses, alors un jour il a cessé de griller, la mort dans l'âme, car on ne renie pas en un éclair toute une vie de passion.
Puis, au petit matin, il est reparti, clopinant sur sa rallonge à moitié dénudée, le levier de gril baissé, comme honteux, enfermé dans ses souvenirs.
Je l'ai entrevu un jour sur l'étal d'un brocanteur louche de la porte de Montreuil, défiguré par une ridicule peinture de fleurs sur un hideux fond rose. Il ne m' a pas jeté le moindre regard, mais je savais, en le voyant, qu'il n'oubliait et n'oublierait jamais.
Dieu qu'il est triste de vieillir